Quand la séance chez le psy tourne au cauchemar pour les victimes de violences conjugales


Accueil, Actualités, Témoignages / jeudi, juin 17th, 2021

Manque de formation, stéréotypes sexistes… Les consultations chez les professionnels de santé mentale sont parfois vécues comme des épreuves par les victimes de violences conjugales.

Le 10 juin dernier, la profession des psychologues s’est réunie dans toute la France pour manifester, entre autres, contre la création d’un conseil national de l’ordre. Cet ordre des psychologues est porté par un projet de loi des Républicains, déposé à l’Assemblée nationale en avril. Il permettrait notamment de régler les litiges entre les professionnels et les patients, dont les plaintes aboutissent rarement. Les victimes de violences conjugales connaissent bien ces défaillances. 

La période qui suit la séparation est souvent très difficile à vivre pour les femmes qui ont subi des coups dans leurs relations (voir par exemple l’histoire de Sandrine, que Rompre l’emprise avait racontée début mai). Pour se reconstruire, celles qui en ont les moyens peuvent se tourner vers des experts en santé mentale : psychologues, psychiatres, ou psychanalystes. Mais parfois, elles font face à un mur. 

Le 21 novembre 2020, Camille* s’enfuit de l’appartement où elle habite avec son compagnon. Il a une nouvelle fois levé la main sur elle, et la jeune femme de 21 ans a cru mourir la nuit passée. Elle saute dans un train vers Toulouse pour retrouver sa famille, et le jour même, sa mère prend rendez-vous pour elle sur Internet chez un psychiatre. 

Lorsqu’elle arrive à son cabinet, Camille est tout de suite interloquée : il s’agit en fait d’un psychanalyste. De là suivent plusieurs séances qui lui laissent un fort sentiment de malaise. Lors de l’une d’entre elles, elle lui explique qu’elle songe à porter plainte contre son ex. « Il m’a dit “Mais non ça serait la pire erreur, de toute façon la justice ne peut rien faire pour vous. Mais pourquoi voulez-vous vous venger ? Vous voulez qu’il soit fiché, que ça lui retombe dessus quand il voudra se marier ? Vous voulez votre photo dans les journaux, qu’on vous voie comme une héroïne ?”» raconte-t-elle. 

Il parle aussi de comportements qui seraient spécifiques aux hommes ou aux femmes. Selon lui, les femmes sont souvent trop vindicatives, et les hommes parlent naturellement avec leurs poings lorsqu’il n’y a pas d’autre solution. Après avoir hésité, Camille finit tout de même par déposer une plainte au commissariat. Elle arrête son suivi avec ce psychanalyste au bout de trois séances. 

« Ça me bloque maintenant d’aller voir des psys hommes »

Camille explique cette mauvaise expérience par le caractère « misogyne » du psychanalyste : « Pour moi, ce qu’il m’est arrivé, c’est à 50% dû au patriarcat, et à 50% à cause d’un manque de formation sur les violences conjugales. Ça me bloque maintenant d’aller voir des psys hommes ».

Rachel*, elle aussi victime de violences conjugales, a également arrêté d’aller voir des experts de santé mentale masculins. Lors de sa première relation abusive, elle est allée voir un psychiatre, et lui a raconté qu’il lui est arrivé de prendre des gifles et des coups de la part de son compagnon. Il n’a jamais rebondi là-dessus. Lors d’une séance, elle lui dit qu’elle veut mourir à cause de cette relation. La réponse ? « Oui, mais on veut tous mourir à cause d’une relation ». 

Lorsqu’elle décide de reprendre un suivi l’année d’après, Rachel consulte un nouveau psychologue. L’expérience est désagréable : « Il regardait mes seins pendant les consultations, me disait de lui envoyer des mails pour lui raconter mes journées. Une fois, il m’a raconté qu’il avait rendu son ex malheureuse, qu’il manipulait les gens mais ne s’en rendait pas compte parce qu’il était psy ». 

Lorsqu’elle lui annonce qu’elle souhaite arrêter les consultations, le psychologue le prend mal. « Il m’a dit : “vous allez revenir je le sais, vous allez me supplier par mail mais il faudra m’appeler pour que je vous reprenne”. Après ça, j’étais outrée, mais j’étais tellement dépendante que j’ai repris rendez-vous 1 mois et demi plus tard ». Elle finit par partir définitivement un peu après. 

Un manque de formation sur les violences conjugales

Ces situations difficiles pour les victimes de violences conjugales ne sont pas surprenantes pour Bérénice Lefebvre, psychologue à Lille spécialisée en traumatologie. Elle a déjà reçu dans son cabinet des victimes de violences conjugales qui étaient allées voir d’autres psychologues, dont la première réaction avait été de leur demander pourquoi elles n’étaient pas parties avant. 

Elle pointe un manque dans la formation pour devenir psychologue, constituée de 5 années d’études en université ou en école spécialisée. « Pendant notre cursus, on n’apprend pas assez à laisser de côté son vécu. Il ne faut pas se dire “moi, si ça m’était arrivé, je serais parti”. D’une manière générale, la question des violences conjugales est très peu abordée dans les formations » relate-t-elle. 

« Rediriger quelqu’un ne veut pas dire qu’on est un mauvais

professionnel »

Bérénice Lefebvre, psychologue spécialisée en traumatologie

Elle déplore également les « problèmes d’égo » de certains psychologues : « Certains ont du mal à accepter qu’ils ne sont pas les plus adaptés pour traiter certaines personnes. Pourtant, rediriger quelqu’un ne veut pas dire qu’on est un mauvais professionnel, mais un professionnel qui ne correspond pas au patient ».

Suite au Grenelle des violences conjugales, le gouvernement a annoncé le financement de structures de prise en charge des femmes victimes de violences, et un suivi psychologique approfondi pour les auteurs de violences conjugales. Les mesures restent donc concentrées sur les lieux déjà spécialisés dans cette thématique.

Les psychologues en position de supériorité

Rachel et Camille s’accordent sur le fait qu’il est encore plus difficile de vivre ces situations lorsqu’elles viennent de professionnels. « Mes proches ne sont pas médecins, ils n’avaient jamais rencontré de femmes battues, on apprend tous ensemble. Mais à partir du moment où un professionnel des comportements humains nous dit “A”, on dit “A”, parce qu’il a fait beaucoup d’études. Je ne me sentirais pas légitime à le signaler » raconte Camille. « Quand il y a la distance médicale, il y a la notion d’ascendance » confirme Rachel. 

Bérénice Lefebvre abonde : « Ces phrases sont beaucoup plus destructrices quand elles viennent d’un psy. Aux yeux de la société, il a cette légitimité, il est au-dessus des autres, c’est un sachant ». Dans l’imaginaire collectif, les psychologues sont des médecins, alors que la profession revendique une connaissance venant des sciences humaines et sociales.

Ces expériences ont mis Rachel et Camille en colère, et leur ont fait prendre « du retard » dans leur suivi. Toutefois, même si elles se disent en partie « dégoûtées » par les professionnels de santé mentale, elles restent conscientes de la nécessité pour elles de parler de ce qu’elles ont vécu. Camille peine encore à trouver quelqu’un qui lui correspond, elle en est à sa quatrième tentative : « J’en ai ras le bol de raconter mon histoire à des psys qui ne comprennent rien ». Elle voudrait qu’il soit plus facile de trouver des psychologues spécialisés dans les violences conjugales notamment. Rachel, quant à elle, est satisfaite de son suivi actuel, mais ces années de mauvaises expériences ont un coût. Elle estime avoir dépensé environ 1600 euros en suivi psychologique sur les trois dernières années, alors qu’elle est encore étudiante. 

*Les prénoms ont été modifiés.

Sophie Cazaux

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