« Tout le temps dans la peur »


Analyses / mardi, mars 17th, 2020

Gaëlle Moreau est psychologue à Saint-André-Lez-Lille. Elle est spécialisée dans l’EMDR (Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires). Cette technique consiste à apaiser le traumatisme afin qu’il se transforme en souvenir. La moitié de ses patients adultes ont été victimes de violences conjugales dans leur enfance.

Pendant les études de psychologie, est-ce que l’on vous forme à ces questions des violences conjugales?

Pas du tout ! Les études durent cinq ans, et c’est seulement au bout de quatre ans que l’on commence à aborder l’étude des troubles mentaux et le terrain. On est formé à des pathologies en fait (dépression, anxiété…) et on voit les patients à travers ces pathologies. Moi, les gens que je rencontre, ce sont des gens anxieux, déprimés. C’est quand je prends le temps de revenir avec eux sur leur histoire qu’inévitablement on passe par l’enfance et là, une fois sur deux, ils me disent que leurs parents se disputaient ou bien que « mon père tapait ma mère ».

Vous êtes-vous formée toute seule à ces questions-là ?

C’est les patients qui vous mènent à cela. Et puis les livres, évidemment ! Qui disent toujours la même chose : il faut une stabilité émotionnelle durant l’enfance. Ça nous conduit vite à des schémas qui se répètent. Ça peut être le même qui se répète, ça peut être : « je ne sais pas ce que j’ai mais dans mes relations affectives je n’y arrive pas. Je pète des câbles, je fais n’importe quoi… » C’est extrêmement déstabilisant pour un enfant de vivre avec un parent victime de violences physiques ou verbales. De fait, étant donné ma spécialisation en EMDR, les patients que je vois viennent principalement pour ça. Aujourd’hui, je comprends que mes patients ont été victimes de violences conjugales durant leur enfance avant même qu’ils me le disent.

On a des témoignages de personnes qui peuvent, par exemple, très bien se souvenir des scènes violentes, mais qui ont par la suite une mémoire très parcellaire. Comme l’explique-t-on ?  

C’est ce que nous, les psychologues, nous appelons une dissociation. La personne est là et en même temps elle n’est pas là. La scène qu’elle a vue est d’une telle violence que ce qui se passe après, elle n’en a que des flashs. Elle n’a plus de chronologie non plus. C’est une des premières choses qu’on fait en EMDR, recréer la timeline.

Normalement, un coté du cerveau gère le cognitif et l’autre l’émotionnel. Quand tout va bien, ça fait une boucle entre les deux. Ce qui nous permet de faire le lien entre l’information et ce qu’on ressent. S’il y a trauma, entre les deux côtés, ça disjoncte. Du coup, le cerveau ne peut pas digérer l’information, chose qu’il fait pendant le sommeil en temps normal. Par exemple : si vous avez une altercation avec un collègue de bureau, le lendemain vous n’allez pas vous réveiller avec les yeux écarquillés en vous disant « Oh mon Dieufaut pas que je le croise ! » Ça ne fait pas traumatisme. Votre cerveau a fait le lien entre « c’est arrivé », « c’est passé, » et « c’est terminé ». Ça fait traumatisme si c’est un évènement qui ne fait pas sens, qui est exceptionnel, qui engendre trop de peur. Un événement que le cerveau ne peut pas comprendre tellement il est hors normes.

Comment ces traumatismes se traduisent chez les personnes victimes de violences conjugales ?

Il n’y a pas l’oubli, le refoulement, comme il peut y avoir dans le cas des violences sexuelles par exemple. Du coup, très rapidement en entretien, ils en parlent. Et quand je leur explique l’EMDR et le travail sur les images, c’est eux qui vont me dire « l’image que j’ai gardée c’est … »  ou bien « j’ai des images en tête depuis l’enfance ». Ils ont aussi des émotions qui restent, comme la peur intense.

Est-ce qu’il vaut mieux attendre avant de traiter un trauma ou bien le faire le plus vite possible ?

Ce n’est pas tant une question de temps que de méthode. Les études montrent qu’il ne faut pas faire parler les gens s’ils n’en ressentent pas le besoin. Il ne faut pas faire dessiner, dessiner et redessiner les enfants au risque d’ancrer le souvenir. En revanche, si vous prenez les méthodes spécialisées dans le psycho-trauma, ça aide à faire ce que le cerveau fait avec tous les évènements. Ce qui se passe dans le trauma c’est que la charge émotionnelle associée à l’évènement est trop forte et fait disjoncter le système. Certaines méthodes ne sont pas pertinentes. Par exemple analyser pendant des heures… malheureusement c’est souvent ce qui se passe. Dans le cas des attentats par exemple, les personnes ne comprenaient pas ce qui se passait et ils ont donc regardé la télé et se sont noyés dans les informations. C’est à éviter.

Les victimes de violences conjugales durant l’enfance présentent-elles des similarités ?

Oui. On va retrouver des adultes qui sont, ce qu’on appelle nous, profondément « insécures ». Dans leur personnalité d’abord. Ils n’ont pas confiance en eux. Ils ont besoin d’être rassurés sur leur valeur. Parce qu’ils ont potentiellement grandi dans un environnement où on ne faisait pas forcément attention à eux. Leurs parents étaient tellement pris dans leur conflit qu’ils n’étaient pas disponibles pour leur enfant. Et ils n’étaient pas non plus sécurisants.

Ils ont aussi des troubles vis-à-vis de leur relation à l’autre, dans le lien d’attachement. Ce sont des adultes qui peuvent s’attacher à la mauvaise personne, éviter de s’attacher, éviter les relations affectives… Ce sont aussi souvent des personnes qui sont dans la peur. Mais tout le temps ! Parce qu’elles ont appris durant l’enfance qu’une personne qui va commencer à manifester des signes de colère, potentiellement, c’est dangereux.

« Les personnes que je vois ne sont pas des personnes violentes, ou en tout cas pas physiquement. »

Y a-t-il souvent une reproduction de la violence ?

Les personnes que je vois ne sont pas des personnes violentes, ou en tout cas pas physiquement. Ce n’est pas une reproduction à l’identique. Souvent, les gens ont quand même conscience que cette violence n’était pas normale. Mais on a parfois des personnes qui vont être violentes, mais dans les mots. D’un seul coup c’est l’angoisse d’abandon qui sort. Ce sont des gens qui sont bien intégrés socialement, qui ont un travail, une famille et qui d’un seul coup, vont sortir des grossièretés. En quelques secondes. Et ces gens me disent : « J’ai l’impression de voir mon père/ma mère quand je suis dans cet état-là ! Mais ce n’est  pas moi ! »

À l’inverse, y a-t-il des personnes qui se retrouvent régulièrement dans des relations où elles sont victimes ?

Oui aussi. Dans la construction de l’identité de la personne, il y a une forme de « banalisation » de l’environnement. La violence est quelque chose qui est connue et donc, soit on la rejette, soit on peut la comprendre comme « ma mère/mon père a connu pire ». Je vulgarise, mais en fait, dans la construction, c’est vraiment : « Si j’ai pas beaucoup de valeur, j’accepte ce qu’on me donne. Même si ce qu’on me donne ce sont des coups, de la maltraitance… » J’ai une patiente qui m’a dit : « Je prends les miettes ».

De manière générale, on va mal s’attacher. Ce sont DES troubles, qui peuvent s’exprimer de différente manière. Par exemple, le trouble « instabilité/abandon » peut s’exprimer par le choix de partenaires qui ne sont pas bons pour nous (schéma de soumission), la personne peut aussi choisir d’éviter les relations intimes (schéma de l’évitement) ou encore en « étouffant » son partenaire, en le collant (schéma de compensation). Il y a différents degrés finalement.

C’est quoi l’EMDR?

L’EMDR est une approche thérapeutique importée des Etats-Unis. L’EMDR
Lors d’une séance d’EMDR, le praticien demande au patient de se concentrer sur l’événement qui  le perturbe. Le patient doit alors garder à l’esprit les éléments sensoriels de cet événement (odeur, son, image…) et les émotions associées à cet événement. Par la suite, le praticien va alors, par des mouvements oculaires de gauche à droite, stimuler les deux côtés du cerveau, pour recréer le lien entre cognitif et sensoriel. L’idée est que l’événement perturbant finisse par être associé par le patient à des émotions calmes, positives, voire constructives.

Eglantine Puel

Crédit image : Pixabay

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