« NousToutes » : 1 500 personnes marchent à Lille contre les violences faites aux femmes


Prévenir / mardi, novembre 27th, 2018

À l’appel du collectif féministe “NousToutes”, environ 1 500 personnes se sont rassemblées dans les rues du centre-ville de Lille samedi 24 novembre, pour marcher contre les violences sexistes et sexuelles. La manifestation a débuté par une minute de silence en hommage aux femmes victimes de violences conjugales. En 2017, 109 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint.

“Le sexisme tue”. À 14 heures, samedi, place du Théâtre à Lille, les premier·es manifestant·es brandissent leurs pancartes aux messages percutants. Malgré la pluie et le froid, ils et elles ont répondu présent·es à la marche organisée par le mouvement “NousToutes”, qui réunit plusieurs associations féministes, à Lille et partout en France. La foule est tachetée de violet, couleur adoptée par le mouvement féministe. Femmes, hommes, enfants, jeunes et moins jeunes, portent un foulard couleur prune autour du cou, en brassard ou sur la tête, symbole de la lutte.

De cette foule hétérogène s’élèvent des drapeaux de la CGT, de Sud Education, de Génération.s ou encore d’Europe Ecologie Les Verts (EELV). Cachée derrière les organisatrices au micro, Sandrine Rousseau, militante EELV et figure du combat contre les violences faites aux femmes, est présente mais discrète. Katy Vuylsteker, à la tête de l’organisation de la marche lilloise, prend la parole. “Une manifestation féministe à Lille normalement c’est 150 personnes. Nous sommes largement plus aujourd’hui, je tiens à vous féliciter pour ça !”, entame-t-elle avec enthousiasme, sous des applaudissements généreux. “Chacun, chacune, peut agir contre les violences sexistes et sexuelles, poursuit-elle. Il faut poser la question ‘Est-ce que quelqu’un te fait souffrir ?’, ‘Est-ce que quelqu’un te fait du mal ?’”. Elle invite alors la foule à répéter cinq phrases après elle : “Je te crois”, “Tu n’y es pour rien”, “C’est lui le coupable”, “Il n’a pas le droit”, “Je suis là pour t’aider”. Puis une minute de silence est observée pour les femmes victimes de violences conjugales. Les visages sont graves.

Suite à cette pause lourde de sens, l’hymne du MLF ou “Hymne des femmes” retentit. “Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves, Debout, debout, debout !” chantent en choeur les manifestant·es.

Un “espace non-mixte” réservé aux femmes dans le cortège

Avant de débuter la marche, les organisatrices et organisateurs annoncent l’existence d’un “espace de non-mixité”, pour que les femmes qui ne souhaitent pas être mêlées aux hommes puissent marcher. Un aménagement qui ne fait pas l’unanimité au sein des participant·es. Cindy Bajoni, une manifestante, défend la présence des hommes dans le cortège. “C’est important que les hommes soient présents, c’est vu comme quelque chose de trop banal de frapper sa femme”, lance-t-elle. Il y a trois semaines, son ex-conjoint a été condamné après plusieurs années de violences conjugales. “Voilà pourquoi c’est important pour moi d’être là”, ajoute-t-elle.

Alors que le cortège traverse la rue du Molinel, Marie, volontaire pour porter la pancarte où il est inscrit “espace non-mixte” au marqueur noir, relève que la grande majorité des participantes marchent avec les hommes. “Quelques femmes ont rejoint l’espace non-mixte, mais assez peu finalement.” Elle tient cependant à souligner la nécessité d’un tel aménagement, même s’il n’est pas au goût de tous. “Rien qu’en tenant cette pancarte je me suis fait agresser verbalement par trois hommes de la manif’, alors qu’ils peuvent participer dans tout le reste de la marche en fait !”, regrette-t-elle derrière un rire jaune. Alors qu’elles marchaient contre les violences faites aux femmes, certaines personnes, dont des hommes, n’ont en effet pas hésité à dénoncer cette initiative, parfois avec véhémence.

Un espace non-mixte était proposé aux manifestantes.

Constance, 22 ans, étudiante en sciences politiques, s’étonne du nombre important d’hommes dans les rangs de la manifestation. Si leur présence fait débat, elle continue de penser que leur mobilisation est essentielle. “Même si je suis d’accord pour dire qu’on ne doit pas compter sur les hommes pour se libérer, les violences faites aux femmes sont un sujet sociétal et je ne vois pas pourquoi les garçons conscientisés ne pourraient pas prendre part à la marche. Heureusement qu’ils sont là en nombre aujourd’hui.”

“Agresseurs, violeurs, c’est à vous d’avoir peur !”

Les slogans ne manquent pas. “La rue elle est à qui ? – Elle est à nous ! – De jour comme de nuit ! – Elle est à nous ! – Avec ou sans voile ! – Elle est à nous ! – Dans n’importe quelle tenue ! – Elle est à nous ! – À pied ou en fauteuil ! – Elle est à nous !”, scande la foule en choeur. Au fur et à mesure que le cortège progresse, ces formules choc sont comme portées par une seule et même voix. “Agresseurs, violeurs, c’est à vous d’avoir peur !”, “Si ce n’est pas oui, c’est non !”, “So – so – so, solidarité, avec les femmes du monde entier !”, “À bas, à bas, le patriarcat !”

La marche se fait en musique, grâce à la playlist préparée par l’association LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels et trans) “BCBG” de Sciences Po Lille. Sous une pluie qui n’en finit pas de tomber, les participant·es avancent au rythme de “Run the World” de Beyoncé, “Garçon” de Koxie, “Girl on Fire” d’Alicia Keys, ou encore “Girls just want to have fun” de Cindy Lauper.

Alix, 7 ans, est fière de brandir ce dessin qu’elle a réalisé pour l’occasion.

L’importance d’en parler aux plus jeunes

Nombreuses et nombreux sont les participant·es à être venu·es en famille, parfois avec de jeunes enfants. L’importance de la sensibilisation des plus jeunes aux violences sexistes et sexuelles fait partie des messages portés par NousToutes. Alice Lancelle a décidé de marcher avec ses deux enfants, Alix, 7 ans, et Marius, 6 ans. “Je suis venue avec eux parce qu’ils ont déjà conscience des violences faites aux femmes. On en parle beaucoup à la maison. Mon fils, c’est un garçon et c’est important que ces valeurs soient à la base de son éducation.”, explique-t-elle. Devant elle, frère et soeur portent fièrement les dessins qu’ils ont réalisés pour l’occasion. Marius a dessiné un poing levé au dessus duquel est inscrit “Sexisme interdit”. Alix, elle, a écrit “Interdi de frapé les famme” en lettres capitales sur une feuille barbouillée de couleurs.

Un peu plus loin, Melvil Moynacq, étudiant en école d’ingénieur, insiste lui aussi sur l’importance de cette éducation féministe. “Je suis ici parce que des valeurs comme l’égalité hommes-femmes m’ont été transmises par mes parents.”, affirme-t-il, une pancarte “Ras le viol” entre les mains.

Melvil faisait partie des nombreux hommes présents à la marche.

Mettre l’accent sur les violences conjugales

Parmi la foule, un groupe de lycéennes et lycéens, venu·es sans leurs parents, avance pancartes à la main et slogans à la bouche. Ce sont les garçons qui prennent la parole. “On est là parce que toutes les violences faites au femmes ne sont pas normales : le harcèlement, le viol, les violences psychologiques et les agressions physiques”, s’indigne avec aplomb Martin, 17 ans. Malo, d’un an son cadet, le coupe : “Moi je pense aux violences qui ne sont pas forcément connues, qui ont lieu dans les foyers tous les jours et dont on ne parle pas assez.” Grégoire, 17 ans, prend le relais : “Il ne faut pas attendre d’être témoin pour commencer à agir. Ce n’est pas normal, c’est triste, on n’a pas envie que ça nous arrive à nous ou aux autres”.

Le cortège vient de dépasser la gare Lille Flandres et Constance, l’étudiante en sciences politiques, brandit un dessin de Jasmine, la princesse du Disney “Aladdin”, défigurée par un oeil au beurre noir. Sur l’affiche, on peut lire “When did he stop treating you like a princess ? It’s never too late to put an end to it”, en français “Quand a-t-il arrêté de te traiter comme une princesse ? Il n’est jamais trop tard pour mettre fin à ça”. “C’est une série de photos que j’ai vue sur Facebook, qui reprend les princesses Disney pour les maquiller en femmes victimes de violences physiques. Je trouvais que ça touchait plus facilement qu’un slogan. D’ailleurs tout à l’heure, une petite fille s’est tournée vers moi et m’a dit ‘J’espère que c’est pas Aladdin qui lui a fait ça quand même !’ C’est assez réussi du coup.”

Pour elle, le mouvement MeToo, lancé il y a un peu plus d’un an, n’a pas mis l’accent sur les violences conjugales. Tout en rappelant l’importance de dénoncer les violences sexistes et sexuelles sous toutes leurs formes, Constance tient à souligner l’importance des violences conjugales dans notre société. “Avec mes copines de l’association BCBG, on voulait rappeler que ce n’était pas une marche pour les femmes mais contre les violences faites aux femmes, les violences conjugales en plus des violences sexistes quotidiennes dans la rue ou au travail. On s’est rendu compte qu’avec le mouvement BalanceTonPorc ou MeToo, on avait un peu oublié les violences conjugales.”

Jean-Luc Munro, élu “Loos ouVerte & Solidaire – EELV” à Loos, se fond à la masse en mouvement. Pour lui, “il faut marcher car il y a encore du chemin à faire”. Il évoque les difficultés auxquelles font face les femmes victimes de violences au sein de leur couple pour en parler, notamment dans les milieux favorisés. “C’est parfois plus dur d’en parler dans les milieux sociaux plus élevés, de reconnaître que l’on est victime de violences conjugales”, observe-t-il.

Constance et son dessin de Jasmine : « Je trouvais que ça touchait plus facilement qu’un slogan. »

Un mouvement qui ne doit pas être éphémère

Lorsque le cortège rejoint la place du Théâtre, où se boucle la marche, l’hymne du MLF résonne à nouveau sous les parapluies, sous le regard curieux et les smartphones tendus des passant·es. Au micro, Katy Vuylsteker félicite les participant·es et assure que le combat contre les violences sexistes et sexuelles du collectif NousToutes ne s’arrêtera pas à cette action.

D’après le comptage des associations organisatrices, 1 500 personnes étaient présentes à la marche de Lille. Dans toute la France, l’appel a réuni 50 000 personnes, toujours selon ces associations.

En France, en 2017, 109 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Chaque année, près de 220 000 femmes sont victimes des violences de leur conjoint ou exconjoint, selon les chiffres officiels de 2017.

Sophie CHEVALLEREAU


« Dans la cellule familiale, on est emprisonnée »

Katy Vuylsteker est la coordinatrice de la marche « NousToutes » à Lille. Cette militante EELV et bénévole dans l’association féministe Groupe F se consacre à ce mouvement depuis quelques mois.

Comment la marche NousToutes est-elle née?

« C’est un appel qui a émergé de plusieurs associations féministes en juin. Ça a commencé avec des réunions locales, pour échanger nos idées. On pensait à une marche à Paris, mais plusieurs personnes ont dit : « J’ai envie de porter ce message localement, près des gens qu’on côtoie tous les jours». La date de la manifestation est importante aussi  : elle a lieu le 24 novembre, la veille de la journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes. »

Quelles sont ces violences sexuelles et sexistes contre lesquelles vous luttez ?

« Ces termes regroupent beaucoup de choses : ça commence par les violences économiques, – qui font que les femmes sont moins payées moins que les hommes, ça passe par les insultes, les coups, les viols, et ça va jusqu’aux meurtres conjugaux. Il s’agit de tous les comportements violents qui empêchent les femmes de s’épanouir. Ces violences concernent aussi beaucoup les enfants, notamment pour les violences sexuelles. Les enfants témoins de violences conjugales sont par exemple plus susceptibles en grandissant de devenir eux-mêmes victimes ou coupables de ces violences. »

En quoi les violences conjugales sont spécifiques, par rapport aux autres types de violences faites aux femmes ?

«  Toutes les violences faites aux femmes relèvent du même mécanisme de domination masculine. Pour les violences conjugales, c’est la domination de l’homme sur son épouse et son foyer. Mais la différence avec le reste, c’est l’emprise. Au début, il faut installer cette emprise : par un éloignement de la victime de ses proches, pendant un déménagement, une grossesse ou un arrêt de travail par exemple. Ça crée un isolement, la victime ne peut plus partir, elle est prise au piège. »

Que proposez-vous de mettre en place pour lutter contre ces violences?

« Nous n’avons pas établi de liste précise de revendications, parce que toutes les associations n’ont pas les mêmes priorités. Ce sera négocié plus tard, entre les associations et le gouvernement. Nous voulons à la fois une prise de conscience générale et des mesures concrètes : une meilleure formation des magistrat·es, des policier·es, plus de moyens pour les associations, plus d’actions auprès des enfants… En ce qui concerne les violences conjugales, il faut travailler sur l’accompagnement. L’aide juridique doit être renforcée et les policier·es mieux formé·es pour gérer ces situations. On a aussi besoin de plus de places d’hébergement d’urgence. Certaines femmes sont obligées de retourner chez elles [chez leur conjoint violent, NDLR], faute de places. »

Propos recueillis par Maya ELBOUDRARI

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