Au centre Clotaire – Épisode 2 : la vie d’avant


Au Centre Clotaire, Témoignages / mardi, mai 22nd, 2018

Lorsqu’on parle de violences conjugales et d’associations, on pense à celles qui viennent en aide aux victimes, majoritairement des femmes. Mais dans les Hauts-de-France, l’association Solidarité Femmes Accueil (SOLFA) a fait le choix d’ouvrir un pôle d’un genre un peu particulier pour travailler avec les auteurs de violences conjugales : le Centre Clotaire.

Mardi 24 avril. Il est 18h quand le groupe se retrouve pour sa première séance après la journée d’accueil. Sur les six hommes inscrits au programme, seul cinq sont présents : c’est le jour du jugement pour l’un d’entre eux. Ce soir, les hommes auteurs de violences conjugales doivent se rappeler leur vie d’avant avec leur compagne. Accueillis par Sévérine Lescoutre (éducatrice spécialisée) et Roxane Amyot (psychologue), ils sont invités à énumérer les points positifs de leur histoire d’amour.

Une première étape nécessaire, selon Séverine Lescoutre, pour comprendre comment ils en sont arrivés là : « S’ils sont arrivés à la violence, c’est qu’ils ne se souviennent pas des bons moments avec Madame. Ils ne l’ont pas choisie pour lui taper dessus. C’est important qu’ils se souviennent de ça. »

Six heures tapantes. Les cinq hommes sont installés autour d’une table dans une salle du Point d’Accès au Droit (PAD) d’Arras. Pas un bruit ne perturbe le calme de la pièce et tous semblent gênés d’être ici. Séverine Lescoutre lance la séance : « Vous avez des questions par rapport à la journée de vendredi ? » Silence dans l’assemblée. Seul Nicolas* esquisse une réponse timide : « Non ». La séance du jour sera « légère », promet l’éducatrice spécialisée qui travaille pour le Centre Clotaire depuis près de 7 ans : « On va vous demander de nous raconter quand vous avez rencontré Madame, pourquoi elle, depuis quand vous êtes ensemble, les événements positifs ensemble et pourquoi vous envisagiez un avenir avec elle. » Séverine Lescoutre insiste. Aujourd’hui, « on ne parle pas du négatif ». Les points moins heureux seront évoqués lors de la prochaine séance.

Les auteurs se livrent sur leur vie de couple

Un blanc remplit la salle, les hommes hésitent. Finalement, Nicolas* se jette à l’eau le premier. « Madame », il l’a rencontrée fin 2010. La première chose qui lui a plu chez elle, c’est « son aspect physique ». Christophe* l’interrompt. Absent lors de la première séance, il redoute de devoir parler de sa vie intime devant un groupe d’inconnus et ne « souhaite pas parler de [lui] ». Il ne cesse de couper la parole à Séverine Lescoutre, qui tente de lui expliquer les bénéfices du groupe. Le premier se livre et les autres suivent, plus facilement : « Vous n’avez pas compris, aujourd’hui c’est l’exercice le plus facile. Vous ne direz peut-être pas les mêmes choses en séances de groupe qu’en séance individuelle. » Christophe est récalcitrant : « J’ai besoin d’être aidé, oui, mais pas de me répandre devant tout le monde. Ça reste ma vie. » Finalement, l’homme fait le choix de rester et de se livrer à l’exercice, après plusieurs minutes d’échange et l’ultimatum de l’éducatrice spécialisée : « Vous avez le choix maintenant, monsieur, si vous ne venez que par obligation, ça n’a pas d’intérêt et ce n’est pas respectueux pour les autres. Vous restez ou non ? »

Nicolas reprend. Il a fait la connaissance de sa compagne lors d’un anniversaire. Ils ont « flashé l’un pour l’autre » et se sont rapidement installés en concubinage. Par amour, Nicolas l’a suivie dans différentes villes de l’Hexagone, avant qu’ils ne reviennent s’installer près d’Arras au début de l’année dernière. « Il n’y avait pas de disputes. Enfin si, ce serait mentir mais c’étaient de petites querelles. Il n’y avait pas de violences physiques ou verbales. Tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes. » Le couple partageait des activités : sport, sorties, week-ends en amoureux… « des choses banales dans un couple ». Ensemble, ils ont eu une fille, pour qui Nicolas a arrêté de travailler quelques mois. L’homme insiste, c’était son choix « personnel » et il ne le regrette pas : « J’ai pensé à moi. Je voulais profiter de ma fille. » Ils ont acheté une maison ensemble, mise en vente depuis plusieurs mois. À la question de Roxane et Séverine, qui interrogent les qualités de « Madame », Nicolas répond sans hésitation : « Elle est gentille, à l’écoute, attentionnée, respectueuse, courageuse. Elle avait beaucoup de qualités. » Il se reprend : « Elle les a toujours. C’est aussi une très bonne maman. Mais parfois il suffit d’un défaut pour que ça parte en sucette. » À plusieurs reprises, Nicolas évoque subtilement des aspects négatifs de son couple. Mais il est chaque fois stoppé par les intervenantes.  

« Si elle me supporte encore, c’est qu’elle a beaucoup de gentillesse »

« À qui le tour ? », demande Séverine Lescoutre à la fin de l’intervention de Nicolas. « Pas moi ! » Michel* ne veut pas être le suivant, mais tous devront prendre la parole aujourd’hui. Alors Georges* se lance. Lunettes aux verres fumés, mains jointes, alliance à l’annulaire gauche, il raconte son histoire. Il a commencé à fréquenter sa femme au début des années 1980, dans un club de jeunes de son village. Après le service militaire de Georges, ils ont emménagé ensemble. Quelques années plus tard, ils se sont mariés et ont eu deux fils, ont acheté une maison et ont chacun évolué dans leurs carrières professionnelles. À 44 ans, Georges est retourné à l’école pour apprendre un nouveau métier dans la fonction publique. S’en sont suivis des aller-retours entre l’école, son lieu de travail et sa famille … et moins de temps pour faire des activités avec sa femme. 30 ans après le début de leur histoire, Georges se souvient de ce qui lui a plu chez « Madame » : « Sa gentillesse, sa beauté, ses yeux. C’est un tout. » Il est toujours amoureux et vante leur complicité qui dure depuis le début : « Ma femme a beaucoup de choses en plus par rapport à moi. Si elle me supporte encore, c’est qu’elle a beaucoup de gentillesse, de calme et d’écoute. C’est la femme parfaite. »

« Moi, j’ai pas grand chose à dire, ça n’a duré que 9 mois. » Mais Michel commence quand même à raconter. « Madame », il la rencontre au collège, à l’époque où il n’est encore qu’un « gosse ». Puis ils se perdent de vue. Quand il la revoit chez des amis communs, il est immédiatement attiré par elle. Elle est « belle, gentille, travailleuse et courageuse ». Il « fait un peu de forcing » et ils finissent par se mettre ensemble. Avec les enfants de « Madame », issus d’une précédente union, les choses se passent plutôt bien : « Moi, je les ai acceptés direct, enfin c’est plutôt eux qui m’ont accepté. » Ils ont chacun leur logement mais Michel et sa compagne sont souvent l’un chez l’autre ou en sortie en couple : « On allait en boîte, boire un verre, prendre un café, au bowling, on dansait… » Vivre ensemble, c’était « déjà un beau projet » pour Michel, qui est aujourd’hui séparé de son amie : « C’est fini. On est séparé. Depuis l’affaire je ne l’ai pas revue. Je n’ai pas eu de nouvelles, pas de coup de téléphone. » Si Michel n’a pas eu de nouvelles de « Madame », c’est aussi parce qu’il n’a légalement pas le droit de la contacter jusqu’à son procès.

“On avait dit qu’on ne parlait que du positif aujourd’hui”

C’est ensuite au tour de Pablo* de parler. Peu sûr de lui, une bague argentée vissée à son annulaire gauche, ce petit homme est terrifié à l’idée de perdre sa compagne avec qui il est depuis deux ans et demi. Entre eux, tout est allé très vite : leur coup de foudre s’est transformé en concubinage au bout de 15 jours de relation. « C’était un projet le concubinage ? », lui demande la psychologue. « C’est un projet », répond Pablo. Les deux enfants de l’homme ont accepté sa relation avec sa nouvelle compagne. Parmi leurs projets, un achat immobilier en commun : « Pour moi, c’était trop tard pour acheter, mais j’ai changé d’avis. Je veux acheter quelque chose pour mes enfants. » Séverine Lescoutre lui pose une question fatidique : « Vous avez pour projet de vous remettre avec Madame ? » Aucune hésitation dans la voix de Pablo : « Ah ouais, ouais, ouais ! » Il envisage difficilement que sa compagne ne veuille plus de lui : « C’est possible, mais je ne pense pas. » Séverine Lescoutre renchérit : « Nous, on n’a pas de lien avec Madame, on ne la verra pas. Mais il faut vous préparer à l’éventualité que peut-être elle voudra se séparer. On n’essaie pas de vous faire peur, juste de vous préparer à d’autres options pour ne pas être trop déçu. » Pablo panique : « Je serai malheureux. C’était même pas dans ma tête avant que vous n’en parliez. On avait dit qu’on ne parlait que du positif aujourd’hui. » Il angoisse à l’idée de perdre sa compagne.

Enfin, Christophe s’exprime. Il n’a plus le choix, il est le dernier du cercle à ne pas avoir parlé. Il commence par raconter quelques détails de sa vie avec son ex-compagne, avant de raconter sa vie avec « Madame », avec qui il est depuis sept ans. Christophe souhaitait un « chemin traditionnel » dans sa vie de couple. Ils se sont mariés au bout d’un an de relation.  Ensemble, ils ont eu trois enfants : « Les choses se sont faites naturellement. » Entre les aller-retours à répétition de « Monsieur » entre le Nord, où il vivait, et la grande ville dans laquelle il travaillait dans l’informatique, les enfants et la maison à rénover, le couple a du mal à trouver du temps à passer en amoureux. Mais cela fait partie des projets futurs de Christophe : « Finir la maison et repartir en vacances ensemble », comme autrefois. Quand Roxane et Séverine demandent à Christophe ce qui lui plaît chez « Madame », il répond : « Ma femme est quelqu’un de très dynamique. » Avant de s’interrompre pendant d’interminables secondes puis de reprendre : « Quelqu’un de très cartésien. » La psychologue s’étonne : « C’est tout ce que vous trouvez à Madame ? » « Non. Mais c’est ce qui ressort le plus. »

La séance se termine et Séverine Lescoutre conclut cette première soirée : « On vous laisse repartir, jeudi ça sera moins positif. On ne veut pas de détails croustillants sur votre vie, on veut repérer quand ça a commencé à déraper. »

Camille BRONCHART

*Tous les prénoms ont été modifiés afin de garantir l’anonymat des auteurs participant au groupe de parole.

 

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